The Social Network, un film de David Fincher

Un film sur la création de Facebook, nul n’en rêvait. Surprise : The Social Network est une sorte de tragédie grecque au temps du pixel roi, filmée avec la vigueur de Howard Hawks.

Vitesse de la propagation des trouvailles informatiques. Vitesse de la croissance de Facebook. Vitesse de la destruction de l’unique amitié de Mark, sous l’influence d’un « e-businessman » fêtard venu de la côte Ouest pour rafler la mise – le chanteur Justin Timberlake, crédible, tout en fausse désinvolture écoeurante. Cette vitesse, le film l’incarne aussi dans des échanges crépitants, des reparties cinglantes, des joutes verbales spectaculaires. Et dans une chronologie mouvante, qui juxtapose la période des débuts, en octobre 2003, et celles des procès successifs.

C’est un changement de civilisation que The Social Network fait apercevoir. Entre le réseau social à l’ancienne, cercle plus ou moins fermé, que les jumeaux Winklevoss voulaient juste transposer sur le Net, et Facebook, il y a déjà un monde, des siècles. Mais, surtout, l’amoralisme de Mark – qui fait table rase de la notion d’intimité, et qui n’hésite pas à utiliser la résonance d’Internet pour régler des comptes personnels – n’est pas traité à la légère : c’est l’un des sujets du film, peut-être la clef du parcours exceptionnel qui conduit le jeune homme de la solitude à la solitude – avec un demi-milliard d’« amis ».

Finalement, dans la bataille (déjà perdue ?) du cinéma contre l’Internet, le plus vieux marque cette fois un point. Facebook contribue chaque jour à abolir tout secret, à rendre transparents des centaines de millions d’adeptes, devenus directeurs de leur propre communication, plus ou moins avisée. Le film de David Fincher, magistral, rétablit au contraire le mystère, remplace les affirmations satisfaites par des questions déchirantes, et réussit à faire de Mark Zuckerberg, sinon une belle figure tragique, du moins une énigme. Et dire qu’il s’en plaint déjà…

Facebook rendrait-il stupide ? Nicholas Carr, 51 ans, un des plus fins observateurs des comportements induits par l’usage du Net, avait signé dans le mensuel américain The Atlantic un article controversé intitulé « Google nous rend-il stupides ? Ce que l’internet inflige à nos cerveaux ». Aujourd’hui installé dans le Colorado, il vient de publier The Shallows (littéralement : « les hauts-fonds », à paraître en 2011 chez Robert Laffont) qui décrit comment l’excès de stimuli modifie notre structure cérébrale.

« Les réseaux sociaux provoquent la dispersion, juge-t-il. Ils sont conçus précisément pour nous interrompre en nous abreuvant d’un flux constant de messages que, dans un certain sens, nous trouvons intéressants. Par conséquent, ils créent un besoin compulsif de vérifier constamment ce qui s’y passe, même si c’est sans intérêt, dans un détournement constant de notre attention visuelle et mentale… »

Pour Carr, Facebook « est un bon exemple de la technologie tirant le discours vers le bas. Depuis ses origines, il encourage la trivialité du propos. Nous basculons vers une conception principalement utilitariste des relations sociales et intellectuelles. Tout se résume à un problème de « média » : établir une connexion, échanger une information « utile ». Avec cette mutation, on perd tout simplement l’idée que, parfois, une approche contemplative et solitaire puisse contribuer à la profondeur de la pensée ».

L’une des forces de la fiction sur le documentaire est parfois de déceler la vérité d’un homme sans se préoccuper des questions d’exactitude. Dans Citizen Kane, c’est grâce au fameux « Rosebud », le traîneau surgi des souvenirs d’enfance, qu’Orson Welles souligne les faiblesses de son personnage et en dévoile les secrets. A la fin de The Social Network, Mark Zuckerberg se décide à tester pour lui-même sa propre invention. Il tape sur le clavier de son ordinateur le nom de la jeune fille qui avait si bien, telle une sorcière de Macbeth prédit son destin. Veut-elle devenir « amie » sur Facebook ? Comprend-elle seulement que ce réseau a été conçu à sa seule intention ? Mais Facebook a beau rassembler 500 millions d’utilisateurs et valoir tout l’or du monde, il ne répond rien à son créateur.

Sources

  • telerama.fr
  • Frédéric Filloux, Le Monde Magazine, n° 56, article Facebook tisse sa toile , p 20-24
  • Samuel Blumenfeld, Le Monde Magazine, n° 56, article Un destin de cinéma , p 25
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